mardi 19 mai 2026

Message du Ministre Général des Religieux Trinitaires pour la Solennité de la Très Sainte Trinité



 Très chers frères et sœurs, 

 

À l’approche de la solennité de la Très Sainte Trinité, je désire rejoindre chacun de vous par ce message, tandis que toute notre Famille Trinitaire élève sa louange au Dieu Un et Trine, source de communion, de mission et de liberté. 

Cette année, la célébration de notre fête revêt une signification particulière, puisque nous commémorons le centenaire de l’arrivée des Trinitaires à Madagascar. Le 4 juin 1926, quelques jours après la Solennité de la Très Sainte Trinité, le premier groupe de religieux trinitaires (parmi lesquels le Vénérable Mgr Giuseppe Di Donna) quitta Rome accompagné du Ministre Général de l’époque, le P. François-Xavier de l’Immaculée Conception, animé par le désir d’apporter l’Évangile, de témoigner de la charité rédemptrice et d’incarner le charisme trinitaire dans une nouvelle terre de mission. Ce moment représenta bien plus qu’une simple expansion géographique de l’Ordre : il fut une expression concrète de notre identité la plus profonde et du dynamisme propre au charisme de Saint Jean de Matha. 

 

En regardant aujourd’hui ce départ, nous pouvons reconnaître chez ces confrères et chez tous les religieux et religieuses trinitaires partis pour Madagascar dans les années suivantes, le courage évangélique de ceux qui acceptent de traverser les frontières culturelles, linguistiques et religieuses pour se laisser guider par l’Esprit. Ils partirent non pour conquérir, mais pour servir ; non pour imposer, mais pour partager ; non pour faire du prosélytisme, mais pour annoncer le Royaume de Dieu ; non pour étendre l’Ordre, mais pour édifier l’Église et témoigner de la véritable liberté qui naît de l’amour de Dieu. 

La mémoire du centenaire de Madagascar nous invite donc à réfléchir sur la dimension missionnaire du charisme trinitaire, une dimension qui appartient à notre origine et qui demeure aujourd’hui encore un critère d’authenticité de notre vocation. 

 

1. Un charisme né aux frontières 

L’Ordre de la Très Sainte Trinité et des Captifs naquit à une époque marquée par les divisions, les conflits religieux et l’esclavage. Saint Jean de Matha et Saint Félix de Valois comprirent que le Seigneur les appelait à rendre visible dans le monde le mystère de la Trinité à travers des œuvres de miséricorde et de rédemption. 

Dès les origines, les Trinitaires furent des hommes sans frontières. Nos communautés ne se sont pas enfermées dans des espaces protégés, mais elles se sont dirigées vers les périphéries géographiques, culturelles et existentielles de leur temps, là où l’humanité souffrait de la perte de la liberté et de la dignité. 

Un aspect singulier de la mission rédemptrice des Trinitaires réside dans le fait que, pour la rédemption des captifs, ils devaient aller au-delà des frontières du monde chrétien afin de rencontrer les ennemis contre lesquels le monde chrétien avait déclenché les croisades. L’œuvre de rachat des esclaves favorisa dès le début les contacts entre les Trinitaires et les musulmans. De plus, le Saint-Siège établit, à travers nos religieux, un canal privilégié pour le dialogue de la vie et des œuvres de justice et de charité avec le monde musulman. 

Ce mouvement ne fut pas simplement une nécessité historique ; il exprimait un choix évangélique précis : être un signe de paix et un pont de fraternité avec le monde musulman, un canal de dialogue à travers la charité qui promeut le bien de tous. La mission trinitaire naquit de la rencontre entre contemplation et compassion. Celui qui contemple la Trinité ne peut rester indifférent devant les blessures de l’humanité. La mission trinitaire n’aura d’avenir que si nous savons maintenir vivant le lien entre la contemplation de la Trinité et le service de la liberté humaine. Le Dieu qui est communion pousse toujours vers l’autre ; le Dieu qui est amour ouvre continuellement à la mission. C’est pourquoi le charisme trinitaire possède, dans son ADN spirituel, une ouverture missionnaire naturelle. 

 

 

2. La mission comme fidélité créative 

En célébrant le centenaire de la présence à Madagascar, nous sommes appelés à reconnaître que la mission n’appartient pas seulement à l’histoire de l’Ordre, mais qu’elle constitue aussi son présent et son avenir. La fidélité aux origines ne consiste pas à répéter les formes du passé, mais à maintenir vivant cet élan qui nous conduit vers les lieux où la liberté humaine est menacée et où l’Évangile attend d’être annoncé par les œuvres et les paroles. 

Aujourd’hui encore, le Seigneur nous conduit vers de nouvelles frontières. Celles-ci ne coïncident pas toujours avec des terres lointaines. Il existe des frontières culturelles, spirituelles, sociales et existentielles qui attendent d’être habitées par des hommes et des femmes capables de témoigner de la liberté évangélique. Nous vivons dans un monde traversé par de profondes contradictions. Les possibilités de communication augmentent, mais aussi la solitude et l’individualisme. Les contacts entre les peuples et les religions se multiplient, mais de nouvelles peurs, conflits et fermetures apparaissent souvent. La conscience de la dignité humaine et des droits internationaux grandit, mais les formes d’oppression et de violence augmentent également. 

Beaucoup d’hommes et de femmes expérimentent des formes d’esclavage intérieur : dépendances, pauvretés spirituelles, violences, injustices, perte de sens, indifférence religieuse. 

Nous ne pouvons oublier ces frontières marquées par la guerre et la persécution religieuse, spécialement là où les chrétiens sont une minorité religieuse risquant l’extinction. Nous ne pouvons oublier que la première expression de la dignité transcendante de tout être humain est la liberté religieuse, mère de toute autre forme de liberté et mesure ainsi que garantie de tout autre droit humain. 

Notre solidarité avec ceux qui souffrent à cause de leur foi au Christ a véritablement une dimension universelle. Dans ce contexte inquiet et dramatique, la mission trinitaire conserve toute son actualité. 

Nous sommes appelés à annoncer que toute personne est créée pour la liberté et pour la communion. Notre spiritualité nous enseigne que personne ne peut être sauvé seul et que la fraternité n’est pas un idéal abstrait, mais le reflet du mystère même de Dieu. C’est pourquoi la mission ne peut être considérée comme un secteur spécifique de la vie de l’Ordre. Elle est une dimension constitutive de notre identité.  

Chaque communauté trinitaire doit se sentir missionnaire ; chaque religieux, chaque religieuse, chaque laïc trinitaire doit continuellement s’interroger sur les nouvelles formes d’esclavage et les nouvelles frontières que le Seigneur nous demande aujourd’hui de rejoindre. 

 

3. Madagascar : une bénédiction et un signe prophétique 

L’histoire de la mission à Madagascar représente un signe lumineux de cette fidélité créative. 

Les missionnaires partis en 1926 emportaient avec eux enthousiasme et confiance dans la Providence. Ils ont su s’insérer dans la réalité locale avec humilité et persévérance, partageant la vie du peuple malgache et se laissant eux-mêmes évangéliser par sa culture et sa foi. 

Cent ans plus tard, nous rendons grâce au Seigneur pour les nombreux religieux, religieuses et laïcs qui ont donné leur vie sur cette terre. Beaucoup ont vécu dans l’effacement ; certains ont affronté sacrifices, maladies et solitude; tous ont contribué à édifier l’Église et à rendre présent le charisme trinitaire. La Très Sainte Trinité nous a bénis par de nombreuses vocations, qui sont un grand don mais aussi une immense responsabilité. 

Madagascar nous rappelle que la mission authentique naît toujours de l’amour et engendre la fraternité. Là où le missionnaire vit sincèrement l’Évangile, naissent de nouvelles relations, la justice et la paix se renforcent et des espaces inattendus d’espérance s’ouvrent. 

Aujourd’hui, les religieux et religieuses de Madagascar ne sont pas seulement le fruit de la générosité missionnaire du passé, mais ils sont eux-mêmes protagonistes de la mission universelle de l’Église et de la Famille Trinitaire. C’est là l’un des plus beaux fruits de la mission : les nouvelles réalités deviennent à leur tour missionnaire. 

 

4. Une Famille Trinitaire en sortie 

La réflexion sur la mission concerne toute la Famille Trinitaire. Aucune vocation ne peut se sentir étrangère à ce dynamisme. 

Nos communautés religieuses sont appelées à être des lieux accueillants, ouverts à la rencontre et capables de dialogue. Le témoignage de la fraternité est déjà une forme concrète d’évangélisation dans un monde marqué par les divisions et les polarisations. 

Les moniales trinitaires participent profondément à la mission de l’Ordre par la force cachée de la contemplation et de l’intercession. Leur vie nous rappelle à tous que la mission naît toujours de la prière et de l’écoute de Dieu. 

Les religieuses et religieux trinitaires, présents dans de nombreux contextes éducatifs, sanitaires, sociaux et pastoraux, continuent de manifester le visage miséricordieux de la Trinité auprès des pauvres, des petits et des souffrants. 

Les laïcs trinitaires sont appelés à vivre le charisme dans les réalités quotidiennes de la famille, du travail, de la culture et de la société. Nous sommes tous appelés à apporter espérance et rédemption à tant d’humanité blessée et non reconnue dans sa dignité et dans ses droits. 

En un temps où l’Évangile doit atteindre des milieux toujours plus complexes, le charisme de saint Jean de Matha est précieux et nécessaire, comme à ses origines, et peut-être même davantage encore. 

 

5. La mission comme garantie d’avenir 

Le centenaire de la présence à Madagascar ne doit pas se limiter à une commémoration du passé. Il doit devenir une provocation spirituelle pour notre présent et pour notre avenir. 

Peut-être que le plus grand risque aujourd’hui n’est pas la pauvreté des moyens, mais la perte de l’audace missionnaire. Parfois, nous pouvons être tentés par la fatigue, le repli sur nous-mêmes ou la peur du changement. Pourtant, l’Esprit Saint continue à nous appeler à « aller plus loin », comme l’ont fait nos confrères partis de Rome en 1926. 

Cette audace naît de la redécouverte de la centralité de l’Évangile ; d’une fraternité authentique toujours ouverte ; de la reconnaissance de la différence comme richesse ; de la proximité envers les pauvres et les exclus ; de la capacité à lire les signes des temps et à savoir nous situer, en tout contexte, du côté de l’Évangile, même lorsque cela devient impopulaire. 

La dimension missionnaire donne à notre consécration un souffle universel ; c’est pourquoi il est important qu’elle ne soit pas négligée dans les programmes et les processus de formation. Aujourd’hui plus que jamais, il est essentiel de former des religieux et des laïcs dotés d’une sensibilité missionnaire. Cette sensibilité est un ferment d’espérance pour nous tous. 

 

Conclusion 

En contemplant le mystère de la Très Sainte Trinité, nous comprenons que la mission naît du cœur même de Dieu. Le Père envoie le Fils ; le Père et le Fils donnent l’Esprit ; la Trinité est communion éternelle qui s’ouvre au monde. 

La rédemption de l’homme est œuvre de la Trinité. À cette œuvre, nous participons — comme nous l’a rappelé le pape François — de manière concrète et littérale, offrant aussi notre propre vie si nécessaire. 

Nous aussi, nous sommes envoyés. 

Confions ce chemin missionnaire à la Vierge Marie, Notre-Dame du Bon Remède, qui accompagne la Famille Trinitaire tout au long de son histoire et soutient chaque disciple dans la fidélité à l’Évangile. 

Que Saint Jean de Matha et Saint Félix de Valois intercèdent pour nous afin que la Famille Trinitaire continue d’être dans l’Église et dans le monde un signe de communion, de liberté et d’espérance. 

Avec affection fraternelle, je vous bénis tous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 

 

 

Rome, le 17 mai 2026 Solennité de l’Ascension du Seigneur 

 

 .                                                     Fr. Luigi Buccarello O.SS.T. 

          Ministre Général